Créateurs ou prédateurs?...
Créateurs ou prédateurs ?...
Devant moi, ce jour-là, une première Bac Pro. Une douzaine de jeunes dont on peut dire qu’ils n’en avaient rien à foutre du cours de français ! Par le jeu des coefficients, s’ils étaient bons dans les matières professionnelles, ils l’auraient de toute façon, leur Bac. Et puis, le voulaient-ils seulement, ce diplôme professionnel, qui ouvrait pourtant, à cette époque, une porte certaine sur un emploi ?
Et je me présentais ce jour-là avec la prétention de leur faire écrire de la poésie !Mais je ne prononçai pas le mot…et je n’écrivis pas le mot. Par une série de jeux sur des prénoms, je leur fis découvrir que la poésie, c’était des sons, des rythmes, des images – comme les musiques qu’ils aimaient. Je leur fis découvrir que la poésie, ce n’était pas la récitation, la versification… Ils découvrirent que la poésie, c’était de la création. Ils découvrirent qu’un texte écrit en prose pouvait être poétique…
A la fin de la séance, je demandai que l’un d’entre eux dise son texte final à la classe : c’était en fait une succession de prénoms féminins , tout simplement !– ce choix se révéla judicieux ! Un jeune osa. Sa prestation surprit tout le monde et il fut applaudi… non, ce ne fut pas un vacarme, un chahut, ce furent des applaudissements discrets, admiratifs…
La fin du cours était proche, mais il restait un peu de temps ; je ne dis rien, il n’y avait rien à dire : la prestation de ce jeune, l’admiration de ses copains constituaient la meilleure conclusion ! Il y eut un silence trop long… Je glissai quelques mots :- Vous voyez que vous êtes capables de créer de belles choses…
L’élève qui avait lu -bien lu- son texte se leva :
- C’que vous nous dites là, c’est bien, m’sieur, mais vous auriez dû nous le dire plus tôt : pour nous, c’est trop tard !
Je ne compris pas très bien…en fait, je ne compris rien du tout !
Le jeune ne revint pas en classe les jours suivants. Il avait fait de grosses bêtises, il était en prison…
Oui, je crois bien que le travail que je leur avais proposé ce jour-là, sous la forme d’un jeu de poésie, avec des prénoms féminins, on aurait dû le leur proposer plus tôt : au lieu d’entrer en délinquance, ils seraient peut-être entrés en poésie.
Ils se seraient peut-être faits créateurs… L’un au moins était devenu prédateur.